Le magazine de la cave à vin

Vieillissement et garde

Vin de garde : quels vins peuvent vieillir, et comment le savoir avant d'acheter

Qu'est ce qu'un vin de garde ?

Neuf bouteilles sur dix sont faites pour être bues dans les deux ans qui suivent leur mise en marché. La dixième, on l'appelle un vin de garde : un vin qui a assez de matière pour se transformer en cave et devenir meilleur qu'il ne l'était jeune. Reconnaître cette dixième bouteille avant de l'acheter, c'est tout l'objet de cette page. Ce qui se passe ensuite dans la bouteille et les conditions à tenir sont dans faire vieillir du vin : le guide ; les durées par cépage sont dans combien de temps faire vieillir un vin.

Qu'est-ce qu'un vin de garde, exactement ?

Un vin de garde est un vin dont la structure lui permet non seulement de résister au temps, mais d'en tirer profit. La nuance compte : beaucoup de vins « tiennent » cinq ans sans se dégrader, sans rien gagner non plus. Le vin de garde, lui, change de nature : ses tanins se fondent, ses arômes de fruit laissent place au sous-bois, au cuir, à la truffe pour les rouges, au miel, à la cire, à la noisette pour les blancs, et sa texture devient plus soyeuse.

Ce qu'il faut pour cela, ce sont des réserves : de tanins pour les rouges, d'acidité pour les blancs, de sucre pour les liquoreux, d'alcool pour les vins mutés, et dans tous les cas de la concentration. Un vin léger, dilué, peu acide n'a rien à transformer ; le temps ne fera que l'user.

Les quatre marqueurs d'un vin apte à vieillir

Les tanins. Dans un rouge jeune, une astringence marquée (la sensation de bouche qui sèche) est le premier signe d'un potentiel de garde. Le Cabernet Sauvignon, le Nebbiolo, le Syrah, le Tempranillo, le Tannat en sont naturellement pourvus. Le Gamay, le Grenache léger ou le Pinot Noir simple en ont peu.

L'acidité. C'est le squelette des blancs de garde. Le Riesling, le Chenin, le Chardonnay des climats frais, le Sémillon des liquoreux gardent une acidité vive qui leur permet de traverser dix, vingt ans. Un Sauvignon Blanc de plaine, un Pinot Grigio, un Viognier sont faits pour la jeunesse.

La concentration. Un vin de garde a du poids en bouche, une longueur (le goût persiste plusieurs secondes après l'avoir avalé) et une intensité aromatique nettes. Cela vient de rendements faibles, de vieilles vignes, d'un millésime mûr. C'est aussi pour cela que les vins de garde titrent en général 12,5 à 14,5 %, sans que l'alcool soit une garantie en soi.

L'équilibre. Un vin déséquilibré jeune (trop d'alcool pour son acidité, trop de bois pour son fruit) ne se rééquilibre pas en vieillissant : ses défauts durcissent. Le vin de garde est celui où tanins, acidité, alcool et fruit se répondent dès le départ, même s'il est encore austère.

Qu'est ce qu'un vin de garde ? (illustration 1)

Comment le reconnaître avant l'achat : lire l'étiquette

On n'a pas toujours la possibilité de goûter. L'étiquette donne des indices fiables si on sait où regarder.

  • L'appellation. Certaines sont, par tradition et par cahier des charges, des appellations de garde : Pauillac, Saint-Estèphe, Saint-Julien, Margaux, Pomerol, Saint-Émilion grand cru à Bordeaux ; les grands crus et premiers crus de Bourgogne, rouges comme blancs ; Hermitage, Côte-Rôtie, Cornas dans le Rhône ; Barolo, Barbaresco, Brunello di Montalcino en Italie ; Rioja Gran Reserva en Espagne ; Sauternes, Vouvray moelleux, les vendanges tardives d'Alsace pour les liquoreux ; le Porto vintage. Une appellation générique (Bordeaux, Bourgogne, Côtes-du-Rhône) sans mention de cru désigne en général un vin à boire dans les trois ans.
  • Le millésime. Un grand millésime (mûr, concentré) donne des vins de garde même chez des producteurs modestes ; un millésime faible raccourcit la garde des meilleurs. Les cartes des millésimes par région sont à consulter avant un achat coûteux.
  • Le producteur. Château Margaux ou le Domaine de la Romanée-Conti sont des exemples extrêmes, mais la règle vaut à tous les prix : un domaine connu pour ses rendements faibles et ses élevages longs produit des vins qui vieillissent, même dans ses appellations les plus simples.
  • Les mentions d'élevage. « Élevé en fût de chêne », « Gran Reserva » (vieilli au moins cinq ans avant la vente, dont deux en fût, en Rioja), « Riserva » en Italie signalent un vin conçu pour la garde. À l'inverse, « primeur », « nouveau », « à boire jeune » disent l'inverse.
  • Le degré et le format. Un rouge à 11,5 % sera rarement un vin de garde. Et à vin égal, un magnum vieillit plus lentement et plus régulièrement qu'une bouteille, parce que le rapport entre l'air du col et le volume de vin est plus faible.

Comment le reconnaître à la dégustation

Quand on peut goûter, on cherche dans le vin jeune les réserves décrites plus haut, pas le plaisir immédiat.

  • À l'œil : un rouge de garde jeune est profond, presque opaque, aux reflets violets ; un blanc de garde est pâle, presque vert, signe d'acidité.
  • Au nez : le vin est souvent fermé, avec un fruit net mais discret ; un nez explosif et simple annonce plutôt un vin à boire vite.
  • En bouche : les tanins accrochent mais sont mûrs (ils ne sont pas verts ni amers), l'acidité est présente, et surtout la finale est longue. Comptez les secondes pendant lesquelles le goût persiste : au-delà de huit à dix secondes, on tient un vin de garde.

Le meilleur test reste d'acheter trois bouteilles du même vin et d'en ouvrir une tous les deux ou trois ans : c'est ainsi qu'on apprend, sur ses propres vins, à distinguer un vin qui monte d'un vin qui plafonne.

Tous les vins ne vieillissent pas : ceux qu'il faut boire jeunes

La plupart des vins ne gagnent rien à attendre, et certains perdent vite. Boire jeune, dans les un à trois ans, les vins suivants :

  • les rosés, presque sans exception, dont le fruit s'efface en deux ans ;
  • les rouges légers et fruités : Beaujolais (hors crus), vins de soif du Languedoc, la plupart des rouges de la Loire d'entrée de gamme ;
  • les blancs secs aromatiques : Sauvignon Blanc simple, Pinot Grigio, Muscat sec, Viognier ;
  • les vins de cépage sans indication de cru, quelle que soit la région ;
  • les vins bouchés en synthétique bas de gamme, dont le bouchon devient poreux.

Les exceptions confirment la règle : un cru du Beaujolais (Morgon, Moulin-à-Vent) tient dix ans ; un Sancerre de grand producteur, cinq à huit ans ; un Muscadet sur lie de vieilles vignes surprend à dix ans. Là encore, c'est le producteur et l'appellation précise qui décident, pas le cépage seul.

Quel vin peut-on laisser vieillir ? (illustration 1)

Les grandes familles de vins de garde, par région

Bordeaux rouge. Les crus classés du Médoc (Cabernet Sauvignon dominant) et les grands Pomerol et Saint-Émilion (Merlot dominant) sont la référence mondiale de la garde : quinze à trente ans pour un grand millésime, davantage pour les premiers crus. Les crus bourgeois et les seconds vins vieillissent bien aussi, sur huit à quinze ans.

Bourgogne. Les grands crus et premiers crus de la Côte de Nuits en rouge (Pinot Noir) et de la Côte de Beaune en blanc (Chardonnay) traversent dix à vingt ans. Les villages, cinq à dix. Les blancs de Bourgogne sont, avec les rieslings, les blancs secs de garde par excellence.

Rhône. Hermitage, Côte-Rôtie, Cornas (Syrah) au nord, Châteauneuf-du-Pape au sud : dix à vingt ans. Un Syrah du Rhône septentrional vieillit mieux que la plupart des Shiraz australiens, hors Barossa.

Loire et Alsace en blanc. Le Chenin de Vouvray, Montlouis, Savennières (sec ou moelleux) et le Riesling d'Alsace (grand cru, vendanges tardives) tiennent dix à vingt ans, parfois plus.

Liquoreux et vins mutés. Sauternes et Barsac, vendanges tardives et sélections de grains nobles d'Alsace, Tokaji hongrois, Porto vintage, Madère : le sucre ou l'alcool les protègent pendant des décennies. Un Madère centenaire est encore vivant.

Italie et Espagne. Barolo et Barbaresco (Nebbiolo), Brunello di Montalcino (Sangiovese), Rioja Gran Reserva (Tempranillo) : quinze à vingt-cinq ans pour les grands.

Nouveau Monde. Les Cabernet de Napa Valley, les Shiraz de Barossa, quelques Pinot Noir d'Oregon et de Nouvelle-Zélande, les Malbec d'altitude de Mendoza vieillissent dix à vingt ans ; le style, plus mûr, les rend souvent agréables plus tôt.

Champagne. Cas à part : les millésimés et les cuvées de prestige vieillissent dix à vingt ans, les bruts sans année non. Le détail est dans peut-on faire vieillir du champagne.

Vin de garde ou vin de plaisir : le tableau qui tranche

Vin à boire jeuneVin de garde
AppellationGénérique, vin de pays, vin de cépageCru classé, premier ou grand cru, cru du village réputé
Tanins (rouge)Souples, discretsPrésents, serrés, mûrs
Acidité (blanc)Ronde, moelleuseVive, tendue
Nez jeuneExpressif, fruité, simpleFermé ou discret, complexe
FinaleCourte (2 à 5 s)Longue (8 s et plus)
DegréSouvent 11 à 12,5 %Souvent 12,5 à 14,5 %
BouchonSynthétique, capsule, liège courtLiège long, capsule à vis de qualité
Mentions« Primeur », « nouveau », « à boire frais »« Riserva », « Gran Reserva », « élevé en fût », millésime mis en avant
PrixSouvent moins de 10 €Rarement moins de 15 € ; ce n'est pas une règle

Comment acheter pour la garde

Reconnaître un vin de garde ne sert à rien si on l'achète mal. Quatre habitudes qui évitent les déceptions.

Acheter par trois ou par six. Une seule bouteille ne permet jamais de savoir si on a ouvert trop tôt ou trop tard. Trois bouteilles du même vin, ouvertes à trois ou quatre ans d'intervalle, apprennent plus que n'importe quel guide. Six permettent de suivre un grand vin sur vingt ans.

Acheter tôt, ou en primeur, pour les grands vins. Les crus classés de Bordeaux et beaucoup de Bourgognes se vendent en primeur, dix-huit mois avant la livraison, et leur prix monte ensuite. Pour les vins de garde de milieu de gamme, le bon moment est simplement la sortie du millésime : le vin est au prix le plus bas de sa vie.

Vérifier la provenance. Un vin de garde acheté d'occasion (enchères, particulier) vaut ce que vaut la cave d'où il sort. Niveau dans le goulot, étiquette propre, capsule intacte sont les minimums ; un historique de stockage connu vaut mieux qu'une remise. Les vins achetés chez le producteur ou chez un caviste qui stocke en cave n'ont pas ce risque.

Ne pas garder ce qu'on n'aime pas jeune. Un vin de garde change de nature mais pas de personnalité : un Barolo restera un vin de tanins et d'acidité, un Sauternes un vin de sucre. Si le style ne plaît pas à trois ans, il ne plaira pas davantage à quinze. Ce que la garde apporte, c'est la complexité et la douceur, pas un autre vin.

Une fois les bouteilles choisies, reste à les ranger : équilibrer sa cave entre vins de garde et vins prêts à boire explique comment ne pas se retrouver avec vingt bouteilles qu'on ne peut pas ouvrir avant dix ans, et organiser sa cave selon les millésimes comment retrouver celle qui est prête.

Questions fréquentes

Le prix est-il un bon indicateur de garde ?

Partiellement. Un vin de garde est presque toujours plus cher, parce que sa concentration vient de rendements faibles. L'inverse n'est pas vrai : un vin cher peut être un vin de plaisir immédiat très travaillé. L'appellation et le millésime renseignent mieux que le prix.

Un vin de garde est-il mauvais jeune ?

Il est austère, pas mauvais : tanins serrés, nez fermé, peu de charme. Certains passent même par une « phase de fermeture » vers trois à six ans, où ils semblent perdre leur fruit avant de rouvrir. Ouvrir une bouteille à ce moment-là fait conclure à tort qu'elle est fatiguée.

Faut-il des tanins pour qu'un blanc vieillisse ?

Non, l'acidité joue ce rôle, avec parfois le sucre résiduel. C'est pourquoi les blancs de garde sont presque tous des vins de climats frais ou des liquoreux.

Comment savoir si un vin acheté il y a dix ans est encore bon ?

Regardez le niveau (il doit être dans le goulot, pas dans l'épaule), la couleur (un brun uniforme sur un rouge de dix ans est mauvais signe) et le bouchon à l'ouverture (sec, tassé ou moisi, le vin a probablement pris l'air). Puis goûtez : un vin passé sent le vinaigre, la noix rance ou le carton mouillé.

Dates

Écrit par

Maxime

Maxime, fondateur de CaveXpert

Maxime est le fondateur de CaveXpert. Amateur devenu collectionneur, il a vu sa cave déborder assez tôt pour s'intéresser sérieusement à ce qui arrive à une bouteille quand on la garde : température, humidité, lumière, temps. Il a essayé la cave naturelle, la cave électrique, le cellier, le garage et quelques mauvaises idées, et il en a gardé une règle : comprendre la contrainte avant d'acheter l'appareil censé la résoudre.

Expert du vieillissement et de la garde, de la dégustation et des accords : quels vins vieillissent, combien de temps, à quelle température, et comment les boire une fois le moment venu.